L'Heure d'été - Translation, transmission
L'année 2008 est plus qu'entamée, nous sommes déjà le 24 Juin. A mi-parcours il y a à vrai dire peu de films qui restent réellement ancrés en moi. C'est du côté français que mon intérêt est le plus grand pour ces six premiers mois de l'année avec Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin, Le Premier venu de Jacques Doillon et L'Heure d'été d'Olivier Assayas (et le sublime De la guerre, de Bertrand Bonello mais qui sortira quant à lui au mois d'octobre prochain). Voilà un texte que j'avais écris à la sortie de L'Heure d'été. Après l'énorme déception (on y revient - cf l'article précédent) que j'avais ressenti devant le précédent film d'Assayas, Boarding Gate, ce fut une réjouissance de découvrir cette heure et demi d'été - je vous en parle.
L’Heure d’été est de ces films qui racontent beaucoup sans en avoir l’air. Le défilement des noms au générique du début comme effacement permanent préfigure le sujet d’un film sur la mémoire entre les générations, triste constat donc dès l’ouverture : déroulement sans unité véritable – à l’image des générations ? Au sein de cette famille d’artistes se trouvent deux écoles : l’un (Charles Berling), le frère parfois maladroit et empli de bonne volonté, et les deux autres frère et sœur (Jérémie Rénier et Juliette Binoche), dont l’usage des sentiments n’en est pas moins évident mais où le monde actuel semble les avoir altérés. Et à la maison idoine aux retrouvailles annuelles se substitue les nécessités d’une mondialisation exacerbée : un mariage à New York (Binoche) et un emménagement définitif à Pékin (Rénier). L’éclatement de cette famille marche sur les traces d’une construction largement entamée au niveau mondial depuis plus d’un siècle, les traditions ne se forgent plus dans la reconnaissance ni des pairs ni des descendants, les aînés se heurtent à la sempiternelle évolution des valeurs et les liens familiaux se dissipent, faiblissant au fil des années. Au moyen certes d’une localité extensible à l’universel mais exposée séance tenante, Assayas nous déclare ici que nous évoluons dans un monde qui nous oblige à nous protéger de sa violence morale et de son cynisme, tandis que de façon contradictoire, les repères quels qu’ils soient se fragilisent, ne tiennent plus le choc. Admirable cette façon de représenter le mouvement par certaines séquences redondantes qui semblent parfois bloquer le récit, les œuvres d’art défilent et saturent l’espace filmique.
Les vases, armoires et autres sculptures sont le lieu de vie de la mère, tous ces objets vivent, ils sont manipulés et touchés, ont leur propre histoire. Mais leur finalité sera celle du patrimoine public, ils ne permettent plus d’unir les générations si ce n’est pécuniairement, L’héritage ici ne permet pas de survivre et perdurer, il enfonce dans l’oubli, la mère meurt davantage emportant avec elle la division de son patrimoine et de sa famille. Et si le plus noble des héritages reste la transmission des valeurs, elles évoluent si vite qu’elles tombent en désuétude une fois que la mort a frappé - l’argent reste d’actualité. L’atavisme est insondable dans cette famille, chacun semble s’être construit à son gré, par la distance et la différenciation de l’autre (trois métiers et lieux de vies opposés), et rien de cela n’entrave pourtant une solidarité prégnante qui donne lieu aux échanges pondérés : les embrassades parfois timides sont sincères, les sentiments honnêtes. L’imposante cordialité est sidérante, elle donne à penser les rapports familiaux autrement que sur l’ambiguïté ou sur la discorde mais pénètre le registre de la retenu. Rien ne vient marquer un coup de force, pas de revirement, les personnages évoluent au fil des retrouvailles, sans secousse véritable. Et cette progression dans le temps se cristallise par le titre : L’Heure d’été. Cette heure qui sonnait quand tous étaient réunis dans le jardin, face à l’heure d’hiver, celle qui laisse place aux experts vêtus de longs manteaux noirs et qui dépouillent la maison des oeuvres d’art. Ce qui est frappant c’est la soudaineté qui émane de la disparition des corps dans le film. Deux fondus au noir en particuliers sont symptomatiques d’une disparition. Hélène (Edith Scob) s’efface avec entre les mains cet objet moderne - le téléphone - qu’elle n’installera jamais, moins par incapacité que par volonté à rester ancré dans ce passé dont les objets d’arts qui parsèment la demeure en témoignent. Frédéric (Charles Berling), s’éclipse du film lors d’un fou rire qui fait suite aux regrets de ne pas avoir pu garder deux tableaux de valeur (les Corot), la page est tournée. Les personnages disparaissent du plan et du film dans le même élan.
Le dernier segment du film laisse place à une jeunesse exaltée : la maison est occupée par une foule d’adolescents, les scooters envahissent le jardin, les bières et les joints courent sur toutes les lèvres, la demeure n’a jamais été aussi vivante. Les plans incroyables à la fin suivent la jeune fille qui déambule dans la maison et navigue de pièce en pièce avec aisance. Les portes et fenêtres grandes ouvertes donnent un dernier bol d’air frais à la demeure. La caméra est dépendante des déplacements incessants de l’adolescente et fait naître une vitalité nouvelle, la jeunesse prend le relais. Le jeune couple s’enfuit au fond du jardin immense, s’enfonce dans la verdure luxuriante, le rapport à la nature devient vital pour cette fille qui lance un adieu par ricochet à la maison : « Il ne faut pas qu’on nous retrouve » - salutations au toit qui l’a vu grandir, et au revoir aux générations qui la précède. Film sur le mouvement façonné dans le paradoxe de l’immobilité, sorte d’inertie mouvante, d’insistance évolutive, une tautologie lyrique enrobée par ses formes picturales, L’Heure d’été éclaire le paysage cinématographique français par sa subtilité.
-
